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© Philip Plisson / Pêcheur d'Images

Picos Windos

Témoignage


Refuge L

Rédaction : Stan Thuret, printemps 2026 

3 mars 2026. Le vent est sec quand je descends la passerelle du Kernével, les bras chargés sous le soleil lorientais. Le fidèle sac étanche Cotten est bien là, mais pour une fois je porte une housse bien inhabituelle sur un ponton breton. J’emporte avec moi un splitboard : un snowboard coupé en deux qui permet à l’aide de peaux de phoques d’évoluer en montagne comme en ski de randonnée; de remonter les pentes, puis de descendre en mode snowboard.

Car notre intention c’est bien d’aller faire du splitboard à la voile ! Et pour ça destination le massif des Picos de Europa, un parc national protégé au coeur de la cordillère Cantabrique sur la côte nord Espagnole. 
Pour partir à la découverte de ces montagnes, il faut que je trouve un voilier. Je contacte alors Globesailor, un ancien sponsor sur ma Mini-Transat, qui me met en contact avec Iloria, spécialiste de la location de voilier dans le Morbihan.
Iloria nous propose alors un Virgin Mojito 650 du chantier IDB Marine. C’est un petit scow en fibre de lin. Ce voilier c’est le meilleur des deux mondes : le fun et la vitesse d’un Mini au ras de l’eau, avec le confort d’un bateau de croisière. Le tout avec une simplicité déconcertante : pas de bastaques, un bout-dehors fixe sans sous-barbe, et un gennaker sur enrouleur.
La réservation est rapide, efficace et le contact très fluide avec Thomas et son équipe. Ma demande pour traverser le golfe de Gascogne au mois de mars n’est pas banale. Je suis agréablement surpris de voir que l’équipe prépare ce voyage avec un grand professionnalisme : révision du matériel de sécurité, prêt de cartes marines spécifiques à ma destination, révision de l’électronique avant de partir. Cela met en confiance avant le départ !
Ce voyage ne sera pas vraiment une croisière, mais justement j’embarque avec moi un ami spécialiste de ce genre d’aventures !

Août 2019, je suis en course sur un Figaro 3 quand j’aperçois pour la première fois ces montagnes calcaires qui frappent ma rétine et mon imaginaire. Et depuis ça me trotte dans la tête.
Venu dans le Finistère pour surfer, je rencontre Thomas Delfino en 2021 en lui proposant un tour en Class40. Tom est un aventurier snowboardeur - il a accompli des aventures folles en Alaska ou au Pakistan.
Mais aujourd’hui, Tom questionne lui aussi sa pratique et tente de la redéfinir. Là-dessus on s’est bien trouvé car ce qui nous anime c’est de sortir des objectifs du toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus vite - pour ralentir, s’émerveiller de ce qui se trouve déjà là, juste à côté de chez nous, et prendre le temps de voyager en train, en vélo, ou en bateau.
Mi-janvier, on se croise en montagne. Les records anormaux de pluie en Bretagne se transforment en neige, là-haut, dans les Picos. On décide alors de se lancer dans cette double traversée.

On se donne 14 jours pour traverser le golfe de Gascogne, traverser le massif en autonomie, puis rentrer. Stand-by à partir du 1er mars. Je reconnais que partir en Mini dans le golfe en hiver, je ne prends pas ça à la légère. Cela me remet à ma place, un retour aux sources - un plaisir étrange teinté d’appréhension. Quand on part naviguer sur un petit bateau, plus besoin de partir au bout du monde pour se sentir vivant.
Le 3 mars, l’anticyclone semble bien calé, Tom me rejoint en train depuis Grenoble et sans transition nous voilà à passer Groix sous gennaker devant le spectacle d’un lever de lune rouge.
La nuit est calme bercée par un longue houle contraire venant de l’ouest. Le routage nous voit arriver à Gijón dans moins de 48h. Il y avait d’autres port plus proches des montagnes comme Ribadesella ou Llanes, mais les accès sont étroits et j’ai peur de ne plus pouvoir sortir si la houle devient forte quand on repartira.

Le soleil nous accompagne, les quarts d’une heure s’enchaînent jour et nuit. Manger, dormir, rêver: on trouve notre rythme, seuls sur l’eau. La deuxième nuit est à surveiller. Car une aile de mouette se profile à l’horizon. Un vent d’ouest doit revenir chargé de nuages et de pression. Alors pour surveiller ça, je mets le pilote auto en mode vent et je commence à enregistrer ma trace sur mon téléphone. Tom me relaie sur le pont avec les dauphins.
Quand je me réveille, le vent a pris presque 90° de droite - passant du 170 au 260. On vire de bord au bon moment, des petites rafales sous des nuages noirs viennent nous secouer et on commence enfin à faire glisser la carène du Mojito. Matin gris, humide - ciré mouillé. La terre se découpe sur l’horizon quand un rideau de pluie nous rattrape. Les vagues se sont accentuées et ça ne s’arrête pas d’accélérer.
Toujours sous gennaker, impossible de partir au tas, même dans les pointes à 14nds le bateau reste stable. Tom est sur le qui-vive, je lui propose de barrer. Il hésite mais je n’ai pas trop de mal à le convaincre : “ Allez c’est comme quand tu me dis de descendre dans un couloir à 45° !”
ll prend vite ses marques - car surfer finalement c’est du timing et de l’équilibre.

Pluie battante sur les pontons visiteurs déserts - une douche, une pizza, on s’endort vite.
Le lendemain on pack nos affaires pour 7 jours : 1 plat lyophilisé et 2 barres énergétiques par jour, un duvet, deux paires de chaussettes, un seul caleçon, une doudoune - même si on est minimaliste, on a bien au moins 20kg sur les épaules avec le matériel de sécurité : corde, baudrier, crampons, piolet, DVA, pelle, sonde …
Après 3 bus, nous voilà au sud du massif au pied du téléphérique de Fuente Dé. Les précipitations de la veille ont posé 40cm de neige. On voulait du ski de printemps facile : on doit revoir nos plans. Alors on s’adapte, à l’écoute de ce que nous partage la nature.
On se retrouve soudain dans le vent et la neige, à naviguer entre combes et vallons. Attendant des petites éclaircies pour espérer apercevoir par où on peut descendre.
L’effort est bien là, 7h plus tard on voit sortir du brouillard la découpe emblématique du Picu Urriellu. A son pied le refuge non gardé qui nous accueillera pendant 3 jours - 16m2, quelques lits superposés et une température moyenne de 2°C.On retrouve bien là des parallèles avec la navigation : manger, dormir, dans un inconfort auquel on s’adapte et qui finalement nous rend heureux.
Le lendemain les Picos nous ouvrent leurs bras et leurs couloirs secrets sous un ciel bleu et un soleil de carte postale . Les paysages sont grandioses, la neige aussi. On se régale. Changement radical le jour suivant avec une tempête de neige qui limite notre sortie du jour. On se terre dans notre tanière, on observe la montagne qui nous parle.
La nuit passe et les étoiles s’effacent. On recharge les sacs direction la cabane de Jou de los Cabrones. Passé le collet de la Diente de Urriellu, on la voit enfin, là, au loin en contre bas, la mer dont le bleu profond se lisse avec le ciel. Glisser sur la neige au dessus de l’océan est une sensation unique pour moi - une joie intense qui connecte deux univers si différents mais si proches en même temps.
L’air se réchauffe et la pluie tombe, la neige se transforme. L’heure est venue pour nous de redescendre dans la vallée direction Las Arenas de Cabrales. La neige laisse place à l’herbe qui reprend vie sous nos pieds. 1800 m de dénivelé négatif et 16km à suivre des ruisseaux qui se transforment en rivière dans des canyons grandioses et sauvage, accompagnés par des chamois et des vautours.

Le temps est suspendu dans ces montagnes. C’est peut-être pour ça qu’elles nous attirent. On s’éloigne du monde, pour mieux le retrouver. Et à notre échelle, prendre ce temps là, rechercher cette esthétique du voyage, de l’effort, de l’amitié, de la beauté, c’est résister et cultiver notre humanité.

Des vagues puissantes se brisent sur la digue du port. Je me creuse la tête sur les fichiers météos. Il y a bien une bien une fenêtre qui se dessine pour le vent, mais la houle m’inquiète : 5m et 17s. A l’approche des côtes bretonnes, ça pourrait être délicat. Fatigué par la longue semaine, je prends conseil auprès de mes amis Tanguy Le Turquais, Nicolas d’Estais, Christian Dumard. Leur constat vient confirmer mon intuition, on va décaler d’une journée. Savoir demander de l’aide et patienter est une vertu que j’apprends à cultiver.

Le retour verra le grand spi se gonfler et une houle magnifique nous porter pendant 50 h jusqu’à ce lever de soleil venté et agité au large de Belle-Ile qui viendra conclure cette aventure. Car oui c’est bien ça que l’on vient chercher ici. Sans partir si loin, retrouver du hasard, faire confiance à notre instinct, et tout simplement prendre le temps de partir naviguer à l’aventure.